Le Maroc, pays riche d’un patrimoine millénaire, fait face à un défi majeur : la sauvegarde de ses ksours, ces citadelles et villages fortifiés en terre crue, emblèmes de l’architecture du Sud marocain. Ces structures, bien que témoins d’un savoir-faire ancestral et d’une histoire fascinante, sont aujourd’hui menacées par divers facteurs, nécessitant une mobilisation collective et des stratégies innovantes pour leur préservation.
L’architecture en terre : un patrimoine vulnérable et précieux
Les ksours, comme le célèbre Ksar d’Aït-Ben-Haddou classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987, sont des exemples frappants de l’architecture traditionnelle présaharienne du Sud marocain. Construits principalement en pisé, un mélange de terre, d’eau et de matériaux locaux, ces édifices s’intègrent harmonieusement à leur environnement naturel et offrent une excellente adaptation aux conditions climatiques. Leurs murs épais en terre procurent une masse thermique élevée, ralentissant le passage de la chaleur et assurant un confort thermique naturel.
Cependant, cette architecture, bien que durable dans son concept originel, est intrinsèquement vulnérable. Les matériaux de construction en terre sont sensibles à l’érosion causée par les intempéries, notamment la pluie, qui peut entraîner fissures et effondrements. De plus, les mutations socio-économiques et culturelles ont conduit à l’abandon progressif de ces habitats traditionnels, exacerbant leur dégradation.
Les défis de la préservation
La sauvegarde des ksours est un enjeu complexe, confronté à plusieurs défis majeurs :
Dégradation physique et naturelle
Les conditions climatiques, avec l’érosion due à la pluie, sont une menace constante pour les constructions en terre. Le séisme d’Al Haouz en 2023 a également mis en lumière la vulnérabilité de certaines constructions en terre, bien que des experts soulignent que les maisons en terre bien construites sont résilientes et que les problèmes surviennent souvent avec des ajouts en béton mal conçus ou un manque de fondations adéquates. Le défi est de reconstruire en préservant l’identité architecturale tout en assurant une meilleure résistance aux séismes.
Mutations socio-économiques et exode rural
L’amélioration du niveau de vie et les changements sociaux ont entraîné un mouvement d’abandon des ksour par leurs habitants, qui préfèrent souvent des constructions modernes en béton. Cette rupture avec l’habitat traditionnel affecte non seulement le cadre physique, mais aussi les savoir-faire et les modes de vie associés à ces structures.
Faible encadrement et manque de financement
Malgré les efforts déployés depuis des décennies, le manque d’une vision globale et d’un encadrement suffisant dans le domaine de la réhabilitation des ksour a entravé les progrès. La difficulté d’adhésion des habitants aux projets de réhabilitation est également un obstacle majeur.
Initiatives et perspectives de valorisation
Face à ces défis, le Maroc s’engage dans des actions concrètes pour la sauvegarde et la valorisation de son patrimoine architectural en terre :
Stratégies nationales et programmes de développement
Le gouvernement marocain, en partenariat avec des organisations comme le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), a lancé des stratégies ambitieuses. Une “Stratégie Intégrée pour une valorisation durable des Ksour et Kasbah à l’horizon 2026” a été dévoilée en 2021, visant la réhabilitation et la valorisation de près de 500 ksour et kasbah. Cette stratégie intègre non seulement le volet patrimonial, mais aussi les aspects économiques, sociaux et environnementaux, en cherchant à améliorer les conditions de vie des habitants et à lutter contre les disparités territoriales.
Un budget important a été alloué par l’État marocain pour la réhabilitation des ksour, kasbahs et anciennes médinas, avec l’objectif d’en faire des espaces vivants et intégrés à la cité moderne.
Rôle des institutions et des acteurs locaux
Des organismes comme le Centre de conservation et de réhabilitation du patrimoine architectural des zones atlasiques et sub-atlasiques (CERKAS) jouent un rôle crucial dans le respect de l’intégrité visuelle des sites et la pérennisation des techniques ancestrales de construction. Des associations comme Casamémoire œuvrent également pour la sauvegarde du patrimoine architectural, y compris moderne.
Valorisation touristique et économique
La reconversion touristique des kasbahs est encouragée, avec des mécanismes d’appui financier pour les investisseurs et propriétaires souhaitant les transformer en unités touristiques. Cela vise à créer une nouvelle dynamique économique et à diversifier les sources de richesse dans ces régions.
Retour aux matériaux et techniques traditionnelles
Malgré les critiques post-séisme, il y a un plaidoyer croissant pour le retour à la construction en terre crue, en utilisant des matériaux naturels locaux adaptés aux conditions climatiques. Des architectes et experts appellent à l’auto-construction encadrée avec des matériaux locaux pour la reconstruction des villages sinistrés, tout en assurant la durabilité et le respect de l’architecture traditionnelle.
En conclusion, la sauvegarde des ksours du Sud marocain est un défi de taille qui nécessite une approche multidimensionnelle. En combinant les efforts de l’État, des institutions, des communautés locales et des experts, le Maroc peut espérer préserver ce patrimoine architectural unique, non seulement comme un témoignage du passé, mais aussi comme un levier pour le développement durable et l’identité culturelle du pays.
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