La liberté de la presse, pilier fondamental de toute démocratie, se trouve à un carrefour décisif à l’ère numérique. L’avènement d’Internet et des nouvelles technologies a profondément transformé le paysage médiatique, offrant de nouvelles opportunités tout en engendrant des défis inédits pour le journalisme et la liberté d’expression.
L’impact de l’ère numérique sur le journalisme
L’évolution numérique a révolutionné la manière dont l’information est produite, diffusée et consommée. L’intégration des nouvelles technologies permet aux journalistes de produire, diffuser et engager l’audience de manière plus efficace et interactive. Le journalisme mobile, par exemple, a transformé la collecte et la diffusion de l’information en temps réel, augmentant la portée et l’engagement du public.
Cependant, cette transformation rapide s’accompagne de défis majeurs. Les entreprises de médias font face à une accélération technologique et à une éventuelle perte d’autonomie, devenant de plus en plus dépendantes de fournisseurs externes comme Meta ou OpenAI. La prolifération des plateformes numériques a également des conséquences graves sur l’accès des lecteurs à l’information et sur le marché publicitaire, les géants du numérique absorbant une part considérable des dépenses publicitaires mondiales.
Les défis économiques et la désinformation
Le modèle économique traditionnel des médias, basé sur la publicité et les ventes, est fortement ébranlé par le numérique. La baisse des tirages de la presse écrite et la migration des revenus publicitaires vers les plateformes en ligne fragilisent l’indépendance éditoriale des médias. Cette situation pousse les journaux à repenser leurs modèles économiques et à investir dans des formats numériques, souvent coûteux. Certains médias expérimentent des modèles basés sur les abonnements et les contributions des lecteurs, mettant parfois en avant l’absence de publicité pour garantir leur indépendance.
Parallèlement, l’ère numérique a vu une croissance rapide de la désinformation et des “fake news” sur les plateformes en ligne. La difficulté à différencier les informations fiables des fausses est une préoccupation majeure, et les influenceurs sont perçus comme des vecteurs importants de désinformation.
L’état de la liberté de la presse dans le monde
Le classement mondial de la liberté de la presse 2024, établi par Reporters sans frontières (RSF), révèle une détérioration préoccupante à l’échelle mondiale, le journalisme étant de plus en plus menacé par les autorités politiques. L’indicateur politique est celui qui a le plus baissé en 2024. Globalement, les conditions d’exercice du journalisme sont jugées “mauvaises” dans sept pays sur dix.
La région Maghreb – Moyen-Orient est celle où la situation est la plus grave en termes de liberté de la presse en 2024.
Le cas du Maroc
Au Maroc, la liberté de la presse est un enjeu crucial. Bien que la Constitution marocaine garantisse la liberté d’expression et le droit à l’information, ainsi que l’interdiction de toute censure préalable, le Syndicat National de la Presse Marocaine (SNPM) a souligné, dans son rapport annuel 2023-2024, la nécessité de généraliser les conventions collectives pour protéger les droits socio-économiques des professionnels et de réformer le pôle public pour le rendre plus compétitif.
Le Maroc a gagné 15 places dans le classement mondial de la liberté de la presse 2024 de RSF, se positionnant au 129ème rang sur 180 pays, avec un score global de 45,97. Cependant, RSF note que la pluralité de la presse marocaine n’est qu’une façade, et que les médias ne reflètent pas la diversité des opinions politiques. Les médias et journalistes indépendants font face à des pressions importantes, et des poursuites judiciaires sont engagées contre les journalistes critiques, souvent en s’appuyant sur le Code pénal malgré la suppression des peines de prison pour les délits de presse en 2016. Le remplacement du Conseil national de la presse par une commission temporaire en 2023 est également considéré comme un recul.
L’environnement économique est défavorable, les médias indépendants peinant à attirer les annonceurs, tandis que ceux fidèles au pouvoir bénéficient de ressources plus stables. Le rapport du Reuters Institute for the Study of Journalism de 2025 indique que 78% des Marocains s’informent désormais en ligne, principalement via les réseaux sociaux, et que la confiance dans les médias traditionnels est faible (28%).
Perspectives et enjeux pour l’avenir
Pour faire face à ces défis, il est essentiel de renforcer les lois régissant l’utilisation de l’IA dans les médias et de former les journalistes aux techniques de rédaction numérique, en insistant sur la précision et la crédibilité de l’information. La promotion et la protection de la liberté de la presse sont primordiales.
Le droit à la liberté d’expression existe aussi bien en ligne que hors ligne, comme le stipule l’article 19(2) du PIDCP et l’observation générale n° 34 du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Cependant, la mise en œuvre de ce principe est complexe, notamment face au blocage, au filtrage et au retrait de contenus, souvent exécutés par des intermédiaires Internet. La réglementation des contenus en ligne par des législations trop larges sur la cybercriminalité peut également étouffer la critique et la liberté d’expression.
L’UNESCO plaide pour une plus grande transparence et responsabilité des plateformes numériques et soutient la viabilité des médias indépendants. La lutte contre la désinformation et les discours de haine, tout en préservant la liberté d’expression, est un équilibre juridique complexe à trouver. L’Intelligence Artificielle Générative (IAG) représente une nouvelle étape dans la rupture technologique du numérique, avec des implications encore à évaluer pour le journalisme.
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