Le Maroc, longtemps perçu principalement comme un pays d’émigration et de transit vers l’Europe, connaît une transformation significative de son rôle dans les dynamiques migratoires intra-africaines. Il est de plus en plus reconnu comme une terre d’accueil et de destination pour les migrants subsahariens, une réalité qui redéfinit son identité et ses politiques publiques. Cette évolution s’inscrit dans un contexte de mutations profondes, tant au niveau national qu’international, et soulève des enjeux complexes liés à l’intégration, aux droits humains et à la coopération régionale.
Le Maroc : D’un Pays de Transit à une Terre de Destination
Historiquement, le Maroc a été un point de passage privilégié pour les migrants subsahariens cherchant à atteindre le continent européen. Cependant, depuis le milieu des années 2000, et de manière plus prononcée avec l’adoption de la Stratégie Nationale d’Immigration et d’Asile (SNIA) en 2013-2014, le Royaume a affirmé sa position en tant que pays de destination durable. Cette nouvelle orientation est le fruit d’une prise de conscience que de nombreux migrants subsahariens ne sont pas “que de passage” et s’installent pour des séjours de plusieurs années, voire de manière permanente.
Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), en 2020, le Maroc comptait environ 103 000 migrants internationaux, incluant des personnes en situation régulière et irrégulière, des réfugiés et des demandeurs d’asile. Bien qu’il soit difficile d’estimer précisément le nombre de migrants en transit en raison de leur mobilité, les estimations varient entre 30 000 et 50 000 personnes originaires d’Afrique de l’Ouest et centrale. En 2024, le ministère de l’Intérieur a indiqué que le Maroc a empêché 78 685 migrants en situation irrégulière de traverser vers l’Union européenne, soulignant les pressions croissantes et le rôle du Maroc comme point de transit stratégique. Les conflits armés au Sahel, le chômage et le changement climatique sont cités comme des causes majeures de ces migrations.
Une Politique Migratoire Humaniste et Inclusive
La Stratégie Nationale d’Immigration et d’Asile (SNIA), lancée en 2013 et adoptée en 2014, marque un tournant majeur dans l’approche marocaine de la migration. Cette stratégie vise à satisfaire la demande croissante en matière de protection et de régulation, et repose sur trois piliers : l’asile, l’immigration et la lutte contre la traite des êtres humains. Des campagnes de régularisation menées en 2014 et 2016 ont permis à plus de 50 000 migrants, majoritairement subsahariens, d’obtenir des titres de séjour.
Le Maroc s’est également engagé à harmoniser sa politique migratoire avec ses engagements internationaux, notamment l’Agenda 2030 pour le développement durable et le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Le Royaume a été réélu en 2023 en tant que membre du Comité de protection des droits de tous les travailleurs migrants pour la période 2024-2027, et a été élu à la présidence du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies en janvier 2024, témoignant de son rôle actif dans la gouvernance migratoire internationale.
Défis et Initiatives d’Intégration
Malgré les avancées notables, l’intégration des migrants subsahariens au Maroc reste ponctuée de défis, en particulier pour les femmes et les mineurs. Parmi ces obstacles figurent l’économie informelle, la discrimination et le manque de dispositifs adaptés. Des études ont également mis en lumière les difficultés rencontrées par les migrants pour trouver un logement et les relations parfois tendues avec les propriétaires.
Face à ces défis, de nombreuses initiatives voient le jour pour favoriser l’insertion socio-économique et culturelle des migrants :
Insertion Socio-économique
Des efforts significatifs sont déployés pour faciliter l’accès à l’éducation, aux soins de santé et au marché du travail. L’OIM, en partenariat avec des associations locales, a assisté 36 000 personnes en 2024 à travers 26 programmes dans sept villes du Royaume, incluant une aide alimentaire, des soins médicaux et un hébergement d’urgence. Des formations professionnelles et un accompagnement psychosocial sont également proposés aux migrants régularisés.
Intégration Culturelle et Sociale
La culture est reconnue comme un levier essentiel pour le “vivre ensemble”. Des actions concrètes sont menées, comme la création de maternelles mixtes pour enfants marocains et subsahariens, des formations et des événements interculturels (tournois de football, défilés). L’association Migrations & Développement, par exemple, démontre que le vivre-ensemble est un travail culturel qui se construit, en impliquant les migrants dans l’élaboration de plans communaux.
Cependant, les interactions sociales et culturelles entre migrants et Marocains restent parfois limitées, et il est impératif de sensibiliser la population marocaine à sa dimension africaine. Des efforts sont nécessaires pour déconstruire les stéréotypes et préjugés, et promouvoir la diversité culturelle. Des organisations comme Progettomondo utilisent des “médiateurs culturels” pour repérer les personnes en situation irrégulière ayant besoin de soutien psychologique, soulignant les enjeux de santé mentale liés au parcours migratoire.
Coopération Internationale et Perspectives d’Avenir
La politique migratoire du Maroc est intrinsèquement liée à sa coopération avec l’Union européenne et son positionnement stratégique sur le continent africain. Le Maroc joue un rôle d’interlocuteur privilégié de l’UE sur les questions migratoires, ce qui lui confère un pouvoir de négociation accru. Le renforcement de la coopération avec l’Espagne en matière de lutte contre l’immigration irrégulière, incluant des échanges d’informations, des patrouilles conjointes et le financement de programmes de contrôle des frontières, témoigne de cette dynamique.
Le Maroc continue de faire face à la complexité des dynamiques migratoires, accentuée par des défis globaux tels que les effets post-pandémie et le changement climatique. Toutefois, le Royaume chérifien s’efforce de promouvoir une approche inclusive et respectueuse des droits humains, se positionnant comme un exemple dans la gestion des migrations intra-africaines et au-delà.
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