Longtemps perçue comme un simple divertissement pour enfants, la bande dessinée marocaine connaît aujourd’hui une effervescence sans précédent, se positionnant comme un puissant vecteur d’expression sociale, culturelle, économique et politique. Une nouvelle génération d’auteurs engagés utilise le neuvième art pour aborder des sujets de société complexes et parfois tabous, reflétant les réalités du pays et stimulant le débat public.
L’émergence d’une bande dessinée engagée
Historiquement, la bande dessinée au Maroc a eu du mal à trouver son public et ses financements. Cependant, depuis le début des années 2000, un frémissement est perceptible, avec l’émergence d’une nouvelle vague de bédéistes qui n’hésitent pas à s’emparer de thématiques sociales et politiques.
Des pionniers aux voix contemporaines
Parmi les figures emblématiques qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée marocaine, Abdelaziz Mouride est souvent considéré comme le père de la BD marocaine engagée. Son œuvre “On affame bien les rats !”, publiée en 2000, est un témoignage poignant des conditions de détention des prisonniers politiques durant les “années de plomb” au Maroc. D’autres œuvres comme “Les sarcophages du complexe : disparitions forcées” (2005) de Mohammed Nadrani ont également abordé cette période sombre de l’histoire du pays.
Aujourd’hui, des artistes comme Zainab Fasiki se distinguent par leur engagement. Zainab Fasiki, qui se définit comme une “artiviste” (artiste et activiste), utilise la bande dessinée pour militer en faveur des droits des femmes et aborder des sujets tels que la sexualité et les violences sexistes, brisant ainsi les stéréotypes et les normes sociales. Son ouvrage “Hshouma” est un exemple notable de cette approche. Elle anime également des ateliers pour encourager les jeunes à utiliser leur talent pour le “changement social” et à développer la présence féminine dans l’art.
Plus récemment, Youssef Rahali, jeune diplômé des Beaux-Arts de Tétouan, a publié “Al Bahja”, une bande dessinée qui explore les luttes identitaires dans un contexte social conservateur, abordant notamment le déni de l’identité féminine dans une société patriarcale.
Une diversité de thèmes et de genres
La bande dessinée marocaine actuelle explore une large palette de thèmes, allant de la satire politique au conte traditionnel, en passant par la science-fiction et le récit autobiographique. Elle se nourrit des réalités du pays et des préoccupations de sa jeunesse. Des sujets comme le “Hrig” (migration clandestine) et ses dangers sont également abordés, comme en témoigne l’album “Ce que la mer doit à la terre” (2024) d’Oumaima, publié en darija chamalia.
Les institutions et événements clés
Plusieurs initiatives et institutions contribuent au développement et à la promotion de la bande dessinée engagée au Maroc.
Le Forum International de la Bande Dessinée (FIBAD) de Tétouan
Le Forum International de la Bande Dessinée (FIBAD) de Tétouan est un rendez-vous incontournable du 9ème art au Maroc, considéré comme l’un des événements majeurs du genre en Afrique et au Moyen-Orient. Organisé par l’Institut National des Beaux-Arts (INBA) de Tétouan, il vise à promouvoir la bande dessinée et à faire de Tétouan la capitale marocaine de cet art. L’édition 2025 du FIBAD, qui se tiendra du 12 au 17 mai, sera une édition anniversaire, commémorant les 25 ans de la création du département Bande Dessinée à l’INBA et les 80 ans des Beaux-Arts de Tétouan. Elle mettra en lumière l’évolution de la bande dessinée marocaine, passée d’un art marginalisé à un vecteur d’expression sociale. Des expositions, rencontres professionnelles, ateliers et masterclass sont au programme, avec une forte présence d’auteurs et d’éditeurs africains.
Le rôle de l’INBA de Tétouan
L’Institut National des Beaux-Arts (INBA) de Tétouan joue un rôle central dans la formation des talents, étant la seule filière de bande dessinée en Afrique francophone. Le département Bande Dessinée de l’INBA a célébré ses 25 ans en 2025, témoignant de l’engagement pionnier du ministère de la Culture en faveur des arts narratifs visuels.
Autres initiatives et collectifs
Des initiatives comme la résidence artistique Khaliya, organisée par la Fondation Hiba, offrent un tremplin aux jeunes talents de la bande dessinée marocaine, leur permettant de développer leurs projets et de gagner en visibilité. Des collectifs comme Alkhariqun, dirigé par Zineb Sbai, contribuent également à promouvoir le 9ème art dans le Royaume. Ces collectifs rassemblent de jeunes dessinateurs marocains pour créer des œuvres en darija, favorisant les échanges artistiques avec d’autres artistes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.
Malgré un marché encore en développement avec une production et des ventes qui restent faibles, la bande dessinée marocaine est en pleine effervescence. Elle s’affirme de plus en plus comme un miroir de la société, un espace de liberté d’expression et un outil précieux pour aborder les enjeux contemporains du Maroc.
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